Comptes à dormir debout

Ça a débuté comme ça sur un solo de trompette, sans tambour.
Il devait faire 40° à l’ombre, chaud devant, chaud derrière, dessus, dessous, dedans, dehors, et tout devenait mou et ce qui était déjà mou devenait liquide, ce qui était liquide s’évaporait et ce qui se vaporisait disparaissait à jamais englouti par le vide sidéral qui se déployait au dessus de nos têtes.
Il régnait il faut bien le dire une certaine confusion dans les esprits et les corps avachis. Les coeurs eux, étrangement, à l’inverse du processus se durcissaient. Ça a débuté comme ça et ça s’est installé. Les coeurs durs, les ventres mous, les cervelles flasques et les regards fuyants, les mains moites et les rictus de haine, le filet de bave acre aux commissures des lèvres, le confort de s’abandonner au néant, à la béance d’une vie débarrassée de volonté, de choix, d’amour et de toutes ces choses superflues qui depuis toujours exigeaient une dose d’efforts insupportable.

Comment diable faisaient-ils pour engloutir autant ? Farines animales, végétales, bêtes de toutes sortes, à plumes, à poils, volantes, rampantes, aquatiques, tripes et boyaux inclus, vivantes et mortes, huiles et graisse, crèmes et fromages, fritures diverses, conserves et condiments, sucre en poudre, en morceaux, synthétique, desserts dégoulinants de sirop coloré, plantes en pots, hors-sol, surgelées, liquides, alcools, bière, café, café, café, café, thé, tartines, vins et confiture…! Comment faisaient-ils pour avaler tout ça pendant que l’autre, là, les regardait sans force, le teint cireux, l’intestin vide, la mort déjà à la bouche.

Nous, nous regardions les grands arbres se dessécher en silence. Ils ne nous parlaient plus, ne nous effleuraient plus du bruissement de leur feuillage dont le vert s’était mué en une douloureuse immobilité brunâtre. Et le bois bientôt nu prit une teinte grise et les troncs devinrent creux et les branches cassantes comme le cristal. Commencions nous nous-même à nous vider de notre sève pour rester là inertes et froids à les regarder crever? Sans émotion d’aucune sorte, sans un regret.

Comptes à débiter, à dormir debout, à mettre au grand livre général, à consigner au vestiaire de la sauvagerieconomique, les bons amis mon cul, calculs meurtriers, savants, méticuleux. Ils remplissaient, remplissaient, remplissaient des colonnes, des cases, alignaient des chiffres, pourcentages, totaux, recettes et dépenses. Extase de l’avoir, de la thésaurisation et du profit. Loi du marché, du courir, loi de l’allongé sur le trottoir. laissé pour compte.

Contretemps, contre solde de tout compte, contre venant et contre allant, contre lumière, rencontre fortuite au demeurant, contre ordre comptant pour des prunes, des nèfles, du beurre, pour rien, que dalle, peanuts. Contre vérité. Envers et contre tout, contre vents et marées.
Tout contre la blancheur du ciel, la silhouette de l’oiseau sans plume.
Dehors la douleur et le feu avaient remplacé la douceur du printemps, c’était ainsi.

A vivre sous les néons, à respirer l’air conditionné, ils en devenaient si pâles, translucides méduses obsédées. Sous leur peau marine battaient faiblement leurs veines grises . On y devinait le flux d’un sang gras comme de l’eau de vaisselle. Ils étaient tout à leur tâche, consciencieux et dévoués.

Les grandes eaux étaient passées, emportant avec elles troncs d’arbres arrachés, boues, sables, pierres, déchets divers, matières plastiques, éléments de construction, véhicules, meubles, tranches de vies, morceaux d’humanité charriés vers la mer dans un furieux bouillonnement et parfois un corps que l’on retrouvait plus tard, le calme revenu, accroché dans un arbre, démantelé, paquet de tissus de chair et d’os recraché par la vie. Stange Fruit …Fruit étrange qui ne murira pas, qu’on ne mangera pas, dont on ne fera jamais de confiture…

Des centaines de coquilles de noix, petits navires d’infortune, ont prit le large. Entassés les vies, les corps, les âmes et les souvenirs. Et la peur laissant dans l’eau sombre un sillage si pâle, un filin maléfique, qui suit, comme une cicatrice. La peur qui pousse, qui bouscule, qui étreint, qui panique, qui crie, qui chavire, se débat et s’enfonce dans le noir de la mer.

Pas un souffle, pas une brise pas un seul frémissement, et toujours cette douleur derrière les yeux quelque part à l’intérieur du crâne, aux confins de la cervelle. S’abandonner à l’eau verte, la laisser vous engloutir, sentir sa fraîcheur inonder les oreilles , les yeux, la bouche…et la noyer cette douleur parmi les baigneurs de l’été.

Ventres vides, ventres pleins, ventre bleus, ventre sein gris, ventres mous, tendus, ventre en avant, ventres plats, ventre maternel, ventre à l’air, ventre ouvert sur le trottoir défoncé d’une ville en feu. Le terrain de jeux de l’enfance est une souricière. Les rêves s’y cognent aux ruines, aux carcasses rouillées, aux rideaux de fumée épais et noirs comme l’asphalte, au mur encore debout, celui qui divise, sépare, celui qui interdit, celui qui éloigne, celui qui isole et sur lequel , à l’aide d’un clou tordu l’enfant grave l’image d’un étrange oiseau au bec de lièvre planant au dessus de la dévastation.

Le feu se propageait dans les organismes les plus faibles. C’était à croire qu’un liquide inflammable s’était substitué au rouge qui les irriguait depuis toujours. Auto-allumage, combustion spontanée, mutation, vengeance divine, feu sacré, follet et autres suppositions faisaient la une des gazettes, blogs, et journaux du web. Une certitude: on se consumait de l’intérieur, point.

Les automobiles roulaient, les avions volaient, les bateaux battaient pavillon de complaisance, les trains trainaient, et tout ça trimballait marchandises et voyageurs, exilés et réfugiés de tous horizons d’un coté à l’autre de la planète. Un sacré trafic, un va et vient incessant, un bordel sans nom. Alors évidemment parfois, un avion tombait, un bateau coulait, un train déraillait. Quant aux automobiles c’était par milliers que chaque jour elles finissaient écrabouillées, en morceaux, sur le bord des routes. Et les passagers mourraient en grand nombre, fauchés, pulvérisés, décimés. Les plus pauvres souvent, les mal lotis, les maudits.
Les plus chanceux, les plus riches y passaient aussi, mais sur la route des vacances, le sourire aux lèvres et la peau bronzée.

A la lisière des villes, au delà des périphéries, agglutinés dans des taudis de carton-pâte, de bric, de broc, de bois de cageots, de bâches sales, de ferrailles rouillées, dans la boue et la merde, certains tentaient de vivre. Ils y parvenaient parfois.
Autour de ça le bruit, le roulement perpétuel, le travail, l’économie, le marché, l’argent qui pue, la haine, l’air irrespirable, et des routes et des ponts et des tunnels encombrés et méprisants.

Et Le chagrin était partout. Sur les trottoirs des villes, dans ces maisons cossues comme dans ces abris de fortune, dans les fermes en ruine, les terres abandonnées, les usines, les bureaux, les cuisines, les stades, sur les plages d’été, sur les routes, dans les trains, sous les ponts, au sommet des montagnes, dans les jardins publics, les hôpitaux, au milieu de l’amer…
Partout. Placardé sur d’immenses panneaux dégoulinants de gras, de lessive et de crème fouettée, sur l’écran allumé, dans la nuit étoilée, dans les camions blindés, dans les balles traçantes, dans les grottes, dans les caves, dans le lit de l’enfant.

On avait beau taper sur des casseroles, sur toutes sortes de récipients en métal, boîtes, plats, gourdes, écuelles, à l’aide de bâtons et de baguettes, frapper à tour de bras sur des tambours aux peau de chèvres tendues à craquer, on avait beau hurler, scander des phrases incompréhensibles, des onomatopées barbares, lancer vers l’azur des cris stridents, de sauvages implorations, le ciel demeurait désespérément bleu, nous privant obstinément de ses larmes.

En fallait-il encore de l’humour pour avaler ce scénario catastrophe, supporter l’arrogance de ces gibiers de potence, affronter leur morgue et leur mépris. Encore en fallait-il pour s’éloigner un peu de leur crasse bêtise, car eux n’en avaient point. Pas un gramme, pas une once, pas un pet de lapin, pas même une chiure de mouche, mais ils avaient la haine et des fusils d’assaut.
Alors en fallait-il, du courage pour continuer à rire, à s’embrasser à pleine bouche, à dessiner sur les murs, à orner de couleurs les rêves enfantins, à penser, à écrire, à chanter, à s’ennivrer le soir de la fraîcheur de l’air et de vins magnifiques.

Juillet 2015